Comptine aquatique très triste


Je m’appelle Arthur et je suis un poisson-papillon à larme du Pacifique. C’est pour vous situer qui je suis, à vous, humains qui m’avez affublé de ce nom que je trouve totalement ridicule, car je ne pleure pas. Ou si je le fais, cela ne se voit pas! Mais mon nom à moi est Arthur et j’ai débattu avec un pote de la congrégation de notre espèce, un vieil ami qui s’appelle Lumière. Il est âgé et en a bavé, ce qui ne se voit pas non plus, vu l’environnement dans lequel nous évoluons. Il a vécu l’horreur de voir sa femme et ses dix millions de bébés disparaître lors du naufrage d’une de vos saloperies de pétroliers, un certain Exxon Valdez, qui a eu la générosité de verser ses cuves de brut sur les différentes familles d’autres espèces que la nôtre, alors que Lumière était parti prospecter ailleurs, pour trouver un lieu plus calme pour sa petite famille harassée par les attaques des pélicans et des otaries, un autre fléau de mammifère qui ne se calme que quand les orques, de bien gentils mammifères, nagent près de la côte. Quand Lumière revint chercher sa famille, il ne pût franchir cette masse noire qui lui parût immédiatement toxique et comprît que sa petite famille avait péri. Bon, je sais, c’est triste comme histoire, mais Lumière refit sa vie et eut beaucoup d’autres alevins et arrière-petits alevins.

 

Nous sommes très proches, Lumière et moi, et il me donne beaucoup de bons conseils. Je dois l’avouer, c’est presque mon maître à penser. Un jour, Lumière me dit:«Arthur, tu n’as pas l’air d’être dans une assiette! Peux-tu me dire ce qui te préoccupe?»

  • Je m’ennuie, Lumière! On est là, comme des cons, à se faire photographier par des bipèdes à palmes et drôle de masque, à éviter les attaques des otaries et de filer fissa fissa dans les coraux lorsqu’un de ces oiseaux de malheur à gros bec nous fonce dessus, tel un missile Patriote! J’ai envie d’aventure! J’ai envie de voyager! J’ai envie d’aller voir là où le soleil se couche!
  • Et, qu’est-ce donc qui t’en empêche?
  • J’ai entendu ce que vous disiez à la dernière réunion, au sujet de ces bateaux-pêche qui ravinent les fonds marins avec leurs filets dérivants atteignant parfois plus de 30 km de long. Et je n’ai pas envie de finir mes jours à côté d’un cabillaud!
  • Ecoute mon cher Arthur. Dans cet immense océan, que les bipèdes à palmes appellent Pacifique, avec beaucoup de bulles quand ils communiquent entre eux quand ils viennent nous tirer le portrait, il y a le 7e continent. C’est un vaste territoire marin qui se trouve dix centimètres sous la surface azotée et qui est composé de tous les détritus que les humains ont jeté par dessus bord, lorsqu’ils faisaient des croisières ou autres manifestations sportives. Là, les bateaux de pêche n’y vont pas de peur de se retrouver avec tous leurs déchets sur le pont de leurs navires qui congèlent d’autres compatriotes. C’est aussi un continent qui atteint plus de 3,5 millions de km2 et qui migre selon les courants. Tu n’as donc qu’à emprunter le chemin qui s’appelle Vortex et tu rejoindras gentiment l’Empire du Soleil Levant!
  • Lumière, je veux voir la rive du soleil qui se couche!
  • Certes, mais le pays où le soleil se couche s’appelle le Pays du Soleil Levant et ne me demande pas pourquoi, c’est encore une imbécillité humaine! De plus, tu ne seras pas assailli par les requins, les nippons étant friands de leur aileron dorsal, ils ont presque décimé l’espèce. Donc aucun danger de ce côté-là! Tu as la jeunesse pour toi, mon petit Arthur! Va! Et que Neptune te protège!
  • Qu’est-ce donc que ce nippon dont tu me parles?
  • Une autre espèce de bipède qui habite l’archipel asiatique. Allez, vas-y, mon grand! Pars!

 

Je suis donc parti plein d’espoir et heureux de faire de ma vie, la grande aventure, le grand pèlerinage qui me conduira au Pays du Soleil Couchant. J’ai donc pris le chemin du Vortex où la nourriture était abondante bien qu’assez indigeste. Je me suis méfié de ces petites boules blanches au goût synthétique et me suis rabattu sur d’autres nourritures toutes aussi dégueulasses, mais qui avaient l’avantage de donner quelques forces. J’ai emprunté quelques courants pour aller plus vite et je me suis enivré de la vitesse qui m’entraînait. J’ai pu voir quelques épaves et beaucoup de fûts qui jonchaient le fond de l’océan. J’ai admiré un moment d’autres poissons qui semblaient heureux de ces habitats. Certains me crièrent: «Mais où te rends-tu aussi vite que ça, petit poisson?» et de leur répondre fier comme une murène: «Je vais au Pays du Soleil Couchant. Je veux voir où le soleil se couche!». «N’y va pas!» me crièrent-ils, «Il y a eu la grande vague, là-bas. Celle que les bipèdes qui fourguent leur merde dans notre monde appellent le tsunami. Depuis, il se passe de drôles de choses. Nous avons entendu des histoires bizarres.»

  • Quelles histoires bizarres?
  • Des confrères sont revenus avec le soleil dans les écailles.
  • Du soleil dans les écailles? En avez-vous vus?
  • Pas nous. Mais nous avons vu des phénomènes étranges. Des bancs sont passés en nageant très vite et certains nous ont dit qu’il ne fallait pas approcher des rives du continent du Soleil Couchant. Que beaucoup de leurs amis étaient devenus incohérent et lumineux comme des vers luisants.
  • Et que sont-ce des vers luisants?

 

Devant leur mutisme béat, je susse qu’ils me racontaient des balivernes. Que c’étaient peut-être le chant des sirènes que j’entendais après avoir bouffé toutes ces saloperies que j’ai trouvé sous le 7ème continent. «Vous ne me ferez pas changer de cap avec si peu d’arguments!» leur criais-je en reprenant mon chemin.

J’ai nagé, nagé, nagé. Je profitais des courants que je trouvais pour pouvoir me reposer un peu. Puis j’ai commencé à croiser des poissons phares qui me disaient «Ne vas pas plus loin, petit poisson. L’eau y est irrespirable, trop chaude et trop acide. Il n’y a rien à manger et nous devenons malades». Je commençais à m’inquiéter:

  • Qu’avez-vous tous à me conseiller de rebrousser chemin! Pourquoi cherchez-vous tellement à me dissuader d’accomplir mon rêve?
  • Nous ne voulons pas que tu subisses un sort dont tu peux encore en réchapper, petit poisson. Tu es encore jeune et tu as encore tant de choses à découvrir. Ne vas pas bousiller ta vie dans cette région maudite. Cela ruinera ta santé. Ne vois-tu donc pas dans quel état nous sommes?
  • Vous êtes très beaux dans votre apparat de lumière. Si je pouvais ramener un tant soit peu de cette belle lumière dans mes écailles, je pourrais enfin oser parler à l’élue de mon coeur!». 

Et je les ai quittés sur ces mots, pensant très fort à Georgette, celle à qui je pense depuis des mois et dont je sais comment l’aborder sinon qu’en lui narrant mon voyage homérique, ce qui ne manquerait pas de la séduire. Oh, j’ai bien entendu leur «Encore un petit con!» quand je les ai quitté, mais j’en eu cure.

Puis l’eau est devenue acide et chaude. J’ai senti des picotements dans mes écailles et je ne me sentais pas très bien. J’ai commencé à être désorienté et aveuglé par tous ces confrères lumineux que je croisais. Je ne reconnus pas les Néons dont j’avais l’habitude. Ceux-là étaient plus grands et de formes différentes. Ils ne me parlèrent pas, mais ne me voyaient pas non plus. Leurs yeux étaient injectés, comme si ils avaient consommés quelques algues prohibées par la loi aquatique. J’ai eu alors vraiment peur et dû me résoudre à rebrousser chemin. J’avais un besoin soudain de me retrouver parmi les miens et peut-être me serrer dans les nageoires de Georgette, si elle voulait bien de moi.

Je pris le chemin du retour, repris le passage du Vortex et me rendis vers mon pays du Soleil Levant, là où les bipèdes avaient nettoyé à leur façon, les agrégats bitumineux de l’Exxon Valdez. Je ne sais pas pendant combien de temps j’ai nagé, mes écailles me faisaient mal et l’iode en abondance qui se trouve dans l’eau me désinfectait douloureusement. Je n’avais pas faim.

 

J’étais épuisé. Quand j’entendis enfin une voix que je ne connaissais que trop bien.

  • Arthur? C’est toi?
  • Lumière, criai-je.
  • Arthur, mais que s’est-il passé? Pourquoi nous reviens-tu tout vert fluorescent?
  • Lumière, j’ai été là où le soleil se couche et j’ai dû faire l’Icare dont tu mes fis comptine quand je fus alevin.
  • Mais que me racontes-tu, Arthur?
  • J’ai approché mon but sans l’atteindre. Mais j’ai emporté avec moi, les rayons du soleil dans mes écailles et me voilà affublé de sa lumière qui m’a permis de voir plus clair dans le Grand Vortex, sous le 7ème continent. Cette luminosité m’a fait repérer à des miles nautiques et a fait fuir mes prédateurs.
  • Mais enfin, Arthur, tu ne peux pas…
  • Arthur? C’est toi?» Je reconnus la douce voix de Georgette et me retournai
  • Oui ma douce Georgette, je, je…
  • Oh mais comme tu es fun, mon bel Arthur! Cette couleur, waouh! J’adoooore!

 

Mon coeur ne fit qu’un tour et battit la chamade. Georgette, ma douce Georgette me trouvait attrayant! J’ai entendu le bruit d’une torpille. Etait-ce le coup de foudre? J’étais serré contre le corps de ma Georgette dans cette nuit soudaine. Et la lumière fût, violente. J’eus juste le temps de voir de drôles de petits êtres avec du plumet, vu ce qui ressemblait à une sorte d’aire de brindilles. Je voyais mon élue se débattre pour chercher un peu d’oxygène dans tout cet azote. Je voulais crier son nom, mais je mourus!

 

Publié le 3 avril 2011


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