Abdellah Taïa, premier écrivain marocain


 

Publié le 18 juillet 2011

 

Abdellah Taïa, premier écrivain marocain et arabe ose affirmer publiquement, dans ses livres et dans les médias, son homosexualité. Il est né à Rabat en 1973 dans une famille modeste et habite Paris.

Ses Slogans: «On a toujours raison d’écrire» et de clamer: «Un autre rêve est possible pour le Maroc.»

Son nouveau livre publié en 2010 raconte l’histoire de deux jeunes garçon, le plus riche doit voir le Roi Hassan II et lui baiser la main. Il ne le fera pas, ce qui est déjà une transgression de sa part, et l’histoire se terminera de manière tragique. Au Maroc, où toute écriture est un acte de transgression, le fait d’essayer de décrire la réalité est déjà un malentendu avec les autres. Quand en plus on ne veut pas baiser la main du roi Hassan II, c’est une transgression encore plus grande. Ce livre raconte ce Roi et son omniprésence dans la vie imaginaire des Marocains. C’est un roman qui se passe en 1987, durant cette omniprésence du roi Hassan II et la lutte infernale des classes sociales au Maroc.

La lutte de la jeunesse est écartée, ignorée et il faut sauver la jeunesse marocaine. Aujourd’hui, les révolutions arabes ont passé par là. Cette jeunesse reprend son destin en main. Abdellah Taïa ne pense pas que les écrivains et les intellectuels marocains aient influencé ces révolutions arabes ni influencer les jeunes révolutionnaires arabes d’aujourd’hui. Les dictateurs arabes avaient un tel pouvoir qu’il n’y avait pas d’autre possibilité que de se taire. Lorsqu’il écrit cette chronique: «Il faut sauver la jeunesse marocaine» et «Lettre à un jeune Marocain», il tire une sonnette d’alarme en se basant sur quelque chose de réel, de vrai, sur une expérience personnelle. Le monde très très pauvre où il a vécu au Maroc dans les années 70 à 90 est un monde où les gens sont abandonnés. Tant par les riches, que par les gouvernement jusqu’à aujourd’hui. Les gens qui en tenté l’individualité, qui ont essayé de s’exprimer, ont été étouffés systématiquement. La génération des pères, que ce soit au Maroc, ou dans le monde arabe en général, est morte depuis très longtemps. Et la jeunesse d’aujourd’hui, qui fait la révolution dans le monde arabe, n’a rien à voir avec cette génération-là. Elle se renouvelle, elle prend son destin en main, elle sort d’un vide dans lequel on l’a laissée.

Lors du mouvement du 20 février 2011 au Maroc, les jeunes ont réussi à avoir une conscience politique critique, est sortie dans la rue et a fédéré des gens autour d’eux pour critiquer le gouvernement, pour critiquer même le Roi. Elle demande des choses très concrètes, mais en plus, ils sont capables de produire des images, des vidéos, et réinventer la langue marocaine au travers de quelque chose de beau. Parce que les Marocains disaient très souvent que l’arabe, tel qu’il est parlé au Maroc, n’était pas assez beau pour qu’il en puisse sortir quelque chose de beau, de poétique ou de littéraire. Le jeune au Maroc d’aujourd’hui, de ce mouvement de ce 20 février et ses amis, sont non seulement dans l’action politique, mais en plus ils sont dans l’inspiration et l’invention. Et même si ils sont dans le bricolage, ils ont le droit de tenter, d’essayer. C’est nécessaire pour arriver à trouver le chemin et trouver la réalité des choses. Aujourd’hui, on dit: «Ils n’ont pas de leaders, ils n’ont pas réussi à ce que leurs actions soient profitables à tous. Puis il y a le référendum pour la Nouvelle Constitution qui a été plébiscité par les Marocains.» Tout ça est peut-être vrai, mais il faut retenir que ces jeunes sont très jeunes, et qu’il essaient de placer enfin le Maroc dans quelque chose de moderne, de quelque chose de démocratique. On se débarrasse d’une peau historique qui n’a rien à voir avec nous.

En outre, un rêve est possible pour le Maroc dans lequel les jeunes rêve d’un individu qui puisse émerger, avoir une liberté d’action et politique plus grandes. C’est le point central de ces révolutions dans le monde arabe. Si on oublie d’inscrire dans la loi «la liberté fondamentale de l’individu», ces révolutions arabes seront absolument ratées. On est en train de redécouvrir l’espoir d’un monde heureux dans le monde arabe. Parce que ces jeunes s’incarnent eux-mêmes. Et ça c’est déjà un point très important. Parce que si on assume pas son individualité, si on continue de baisser la tête et de raser les murs, plus rien ne changera.

Ils essaient d’entrer dans une modernité qu’ils sont en train d’inventer. Qui n’est peut-être pas celle qui a été expérimentée et qui est expérimentée en Occident, mais quelque chose de neuf et de très inspirant.

Quand Abdellah Taïa parle d’individualité, c’est le corps libre, s’appartenir, la sexualité libre, qu’elle soit hétérosexuelle ou homosexuelle. Ça veut dire la liberté de culte, la liberté de critiquer le roi, les présidents et les partis politiques. Ça veut dire surtout se libérer du poids des parents, car les parents ont beau les encourager pour avoir le meilleur, ils continuent, dans le monde arabe, de les empêcher d’avancer dans cette libération. Et pour moi, vivre ça, c’est plus qu’exaltant. C’est un moment historique, historique en lettres capitales. Il a d’ailleurs participé à l’une de ces manifestations, celle du 20 mars. Il a 37 ans et n’avait jamais participé à une manifestation politique qui avait un sens profond et réel. Pour lui, avoir une conscience politique à savoir: analyser la société était, du milieu de la pauvreté duquel il en est plus ou moins sorti, les injustices sociales, la corruption, l’inégalité, la dominance des riches etc…et être capable de le formuler, de le dire, de l’écrire aussi bien dans les livres que dans les articles des journaux. Ce 20 mars, avec les jeunes manifestants du 20 février et d’autres, chacun exprimait ses idées en étant d’accord sur quelque chose de principal, c’est-à-dire qu’on est là pour le changement, pour demander qu’il n’y ait plus de corruption, etc.. et même si des gens islamistes étaient présent, ce n’était pas grave.

C’était un combat qui n’était pas seulement le sien. Aujourd’hui, l’homosexualité concerne tout le monde, même les hétérosexuels, parce qu’un homosexuel qui s’exprime, c’est un individu qui s’exprime par rapport au monde. parle de cette homosexualité dans ses livres et dans ses articles, mais la place toujours au sein de sa famille, de ce milieu pauvre où il a grandi. Il a toujours essayé de donner à cette action, cet acte d’affirmation, par l’homosexualité et par l’écriture un sens personnel et politique.

Le silence des intellectuels arabes, comme s’ils avaient abandonné le peuple, comme s’ils n’avaient plus rien à perdre. Aujourd’hui, la réforme de la Constitution a été acceptée par les Marocains. Est-ce un premier pas vers cette reconstruction?

Pour Abdellah Taïa, le plus important est l’impact de ces actions menées par les jeunes. Ceux qui ne sont pas d’accord avec eux ont essayé d’emprisonner dans un débat nationaliste, type «vous êtes contre le Maroc, contre le roi». Ces jeunes ne sont pas contre le Maroc ni contre le roi, mais dans un combat qui concerne tout le monde. Il est très important, en tout cas pour le Maroc, qu’il y eut ces actes-là. Il est faux de dire que ces gens-là ne représente pas le monde marocain, que les islamistes vont les manger, les manipuler. Ce qui est vrai ett important, c’est l’impact qui est déjà là, sur les jeunes et les autres générations qui les regardent peut-être avec un air peureux, mais qui, au fond d’eux-mêmes, les admirent. Le changement est énorme parce qu’ils ont passé du désespoir à un espoir l’avenir. Tout est arrivé très vite, mais ces changements apparaissent depuis quelques années. En 2009 en France et en août 2009 au Maroc, Abdellah Taïa publie un livre collectif «Lettres à un jeune Marocain», où il écrit: «le Maroc bouge, le Maroc avance, le Maroc recule, le Maroc attend», et ces jeunes sont toujours ignorés.

Ces dernières années, quelques actions très importantes comme celle de cette jeune fille Zinab al Raouik, qui avait organisé le pic-nic en plein mois de ramadan. Elle avait soulevé, au coeur de la société marocaine, la question de la liberté individuelle et en même temps, elle montre à quel point l’individu vit dans la violence religieuse, la violence des parents qui leur imposent de faire telle ou telle chose, et si ils ne sont pas d’accord, ils deviennent des mécréants ou des mal-élevés, des prostituées ou des PD. Mais ces actions-là se passaient dans le silence le plus total. Elle n’a pas été suffisamment relayée et n’a pas été soutenue. Et cette action de devenir plus seule, plus isolée qu’elle ne l’avait été auparavant.

Abdellah Taïa avait ressenti de la haine pour un Maroc indifférent à son sort. Quand il était adolescent, il a été approché par des islamistes et a dit non. Aujourd’hui, le danger pour toute la jeunesse marocaine, le danger peut venir de partout, de l’islamisation, des militaires, même des riches, car les riches prennent tout et ne donnent rien à la population marocaine.

Les jeunes islamistes pourraient s’inscrire dans un processus démocratique, mais il faut arrêter de les diaboliser et d’en faire le principal danger pour le Maroc. Parce que c’est ça qui va les exacerber, à les pousser dans le radicalisme. Ce sont des gens qui ont certes des idées extrêmes, mais ils ont le droit d’exister, d’avoir cela, à partir du moment où ils respectent un pacte social réinventé au Maroc. Les islamistes ne sont pas un danger à partir du moment où ils respectent ceux qui ne partagent pas leurs points de vue. Le jeune veut dire qu’il est maître de lui-même, de son corps, de sa sexualité, de ses idées, et le droit de pouvoir les exprimer sans qu’on lui jette des pierres ou être insulté.

Abdellah Taïa croit que les révolutions arabes vont les débarrasser de toutes ces couches de peurs, de ces couches tellement épaisses, de la peur qui les bloque et les empêche de voir en eux-mêmes.

Le long chemin vers la liberté, l’imaginaire marocain colonisé par le roi Hassan II, puis Mohamet VI, même si il est réellement plus réformateur. Ce qui se passe dans le monde arabe lui donne la responsabilité d’être encore plus engagé, parce qu’aujourd’hui, écrire en arabe n’aura plus le même sens, le même goût et aujourd’hui, on va écrire avec la conviction qu’il va se passer quelque chose. Le vieux monde arabe est en train de partir et le jeune de revivre. Le monde arabe doit apprendre qu’on peut vivre tout en étant respectueux de la vie de l’autre. Et ceux qui doivent donner des leçons ce n’est pas les gouvernements arabes, mais les jeunes qui ont commencé cette révolution. Ce sont eux l’avenir. Ce sont eux l’espoir.

A lire d’Abdellah Taïa

  • Le Jour du Roi, Editions du Seuil, 2010, Prix de Flore
  • Lettres à un jeune marocain choisies et présentées par Abdellah Taïa, Editions du Seuil, 2009
  • Une mélancolie arabe, Editions du Seuil, 2008
  • L’Armée du salut, Editions du Seuil, 2006

 

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